Pour le directeur de l’Iris, les Jeux de Londres sont bien plus qu’une manifestation sportive, les enjeux géopolitiques étant majeurs.

Le Point.fr : Aux Jeux de Londres, 204 délégations seront présentes. Comment expliquer une telle participation ?

Pascal Boniface : Par l’universalisme ! Le Comité international olympique (CIO) compte plus de pays membres (207) que l’ONU(193). Les Jeux olympiques, c’est la grande fête mondiale, tous les quatre ans. Les plus jeunes pays y cherchent une reconnaissance, ce qui explique que le Kosovo essaie d’intégrer le CIO. Les autres nations – notamment les pays les plus anciens -, elles, attendent ce moment pour célébrer l’union nationale.

Quel peut être l’impact de la compétition sur l’exécutif français si la délégation tricolore connaît le succès ?

Si le succès est souriant, n’est pas hautain et si les champions se montrent accessibles, cela peut créer un véritable engouement. Cela se rapprocherait alors de ce que la France a connu en 1998, avec la Coupe du monde de football. Un enthousiasme qui ne s’est plus jamais reproduit depuis. De bons résultats permettraient aussi de rompre avec la morosité économique et sociale. Les Français auraient alors une meilleure estime d’eux-mêmes en ressentant de la joie et de la fierté. L’exécutif en bénéficiera sûrement, même si cela ne pourra être que provisoire au vu des circonstances économiques…

Et, à l’inverse, en cas d’échec ?

Cela aggravera la morosité, les doutes, le pessimisme. Les Français seraient amenés à s’interroger sur la capacité de leur pays à tenir son rang et le climat psychologique en souffrirait indéniablement.

Le budget de ces JO a triplé par rapport aux prévisions de 2005 (10,8 milliards d’euros, contre 4,5 milliards). La France doit-elle se sentir soulagée de ne pas les organiser, au vu des circonstances économiques ?

Si le budget a explosé, c’est en réalité parce qu’il avait été minimisé, sous-estimé en 2005 par les organisateurs, ce qui n’a pas été le cas pour la candidature française. Les Français avaient plus justement évalué leurs dépenses. Et si la France avait organisé ces Jeux, elle aurait eu les moyens de payer les équipements nécessaires et de les rentabiliser.

Le coût de la compétition peut-il avoir un impact négatif en Grande-Bretagne ?

Tout dépend de deux facteurs : les performances sportives et l’image renvoyée par la capitale britannique. Si les sportifs d’outre-Manche confirment leur quatrième place au tableau des médailles à Pékin, ils deviendront alors un symbole de fierté pour tout un peuple, stimulant le patriotisme des Anglais. En parallèle, si, pendant la compétition, Londres s’affiche comme une “ville-monde” aux yeux des visiteurs et des téléspectateurs, l’addition tout aussi salée sera plus facile à avaler.

Est-ce que les JO arriveront à faire oublier les émeutes de Londres l’an passé ?

C’est un des enjeux. Comme d’essayer de faire oublier l’attentat dans les transports en commun en 2005. Les menaces terroristes accompagnent désormais chaque manifestation sportive, ce qui cristallise les craintes, et les autorités doivent composer. Le sport joue là encore un rôle essentiel puisqu’il permet de consolider le vivre ensemble et peut, dans ce cadre, avoir un impact positif.

Il y a quatre ans, la Chine avait devancé les États-Unis au tableau des médailles. Faut-il donner un sens géopolitique à ce tableau ?

Bien sûr ! Du temps de la guerre froide, le conflit entre les États-Unis et l’URSS se retrouvait sur la place olympique, dans les enceintes sportives. Tout le monde se souvient des célèbres boycotts successifs américains et russes (Jeux de Moscou en 1980 et de Los Angeles en 1984). Aujourd’hui, les JO sont le prolongement de la rivalité entre Pékin et Washington. La Chine était très fière de dominer le classement des médailles, chez elle, en 2008 et aura à coeur de rééditer cette performance. Quant aux États-Unis, ils feront tout pour reconquérir ce symbole, véritable illustration du soft power dans le monde globalisé d’aujourd’hui.

Pour la première fois, demain, le Qatar aura une femme comme porte-drapeau. Quel sera l’impact de ce symbole ?

Certes, l’égalité homme-femme dans ce pays ne sera pas renforcée par ce geste. Mais ce symbole à son importance et permet une avancée. De même, le fait que l’Arabie saoudite intègre volontairement dans sa délégation deux femmes – même si elles restent voilées – est un acte d’importance.

Comment la présence de la délégation syrienne va-t-elle être interprétée ?

C’est la grande inconnue de ces Jeux olympiques. Cela dépendra grandement de l’accueil que réservera le public britannique à cette délégation, s’il la traitera comme les représentants d’un peuple victime ou d’un peuple d’assassin. On peut, en revanche, prévoir que les membres de l’opposition syrienne cherchent à utiliser les JO comme une vitrine pour leurs revendications.

La “gaffe” des organisateurs lors de la rencontre de foot entre la Corée du Sud et la Colombie, en montrant un drapeau de la Corée du Nord, est-elle si grave que cela ?

Il s’agit d’une énorme erreur, surtout au vu du degré de professionnalisme des organisateurs. À un tel niveau, c’est incroyable, car c’est bien l’erreur à ne pas commettre. Se tromper et mettre un drapeau français au lieu du drapeau allemand, cela fait sourire, mais là, on ne peut être qu’interloqué…

Propos recueillis par ANTOINE GRENAPIN

Le point. Fr – Publié le 27/07/2012