En juillet 1969, suite à une confrontation éliminatoire dans le cadre des qualifications pour la Coupe du Monde 1970, le Salvador et le Honduras se déclarait la guerre. C’était la « guerre du football ».

 D’emblée, il convient de préciser que le football ne fut pas, loin de là, le seul motif du déclenchement du conflit. Mais parce qu’il cristallisa l’ensemble des tensions accumulées depuis plusieurs années, il en constitua le catalyseur, le détonateur. Pour comprendre le pourquoi de cette guerre, il faut revenir en amont de l’année 1969.

Le problème des immigrés salvadoriens

La discorde entre le Salvador et le Honduras n’est pas née en 1969 à l’occasion des trois rencontres (matchs aller-retour et belle) éliminatoires pour la Coupe du Monde 1970. Le ressentiment est en effet bien plus profond, et n’a cessé de croître tout au long des années 60. Le fruit de plusieurs sujets de discorde entre les deux pays.

D’abord, il y a le thème des immigrés salvadoriens. Les deux pays sont certes voisins en Amérique centrale, mais leurs caractéristiques démographiques étaient diamétralement opposées. Le Salvador comptait en effet 4 millions d’habitants sur 23 000 km², tandis que le Honduras était peuplé par 3 millions de personnes sur une surface de 120 000 km². Couplée à la grande inégalité dans la répartition des terres salvadoriennes (en 1960, 2% de la population possédait 60% des terres), la forte densité de population poussa de nombreux Salvadoriens (300 000 d’après certaines sources) en quête de parcelles vers le Honduras. Un phénomène qui convenait dans un premier temps à la fois aux grands propriétaires du Salvador, qui voyaient les motifs d’une contestation sociale s’éloigner, et au Honduras, en besoin de main d’œuvre.

Une minorité salvadorienne se développa au Honduras, pour la plupart en situation irrégulière. Elle devint un enjeu politique dans le pays. En 1963, le Général Oswaldo López Arellano s’empara du pouvoir par un coup d’État. Impopulaire, il alimenta, secondé par une partie de la presse, l’animosité de ses nationaux envers les immigrés salvadoriens, lesquels durent faire face à de nombreuses maltraitances. Une hostilité confirmée par les réformes agraires mises en place, notamment en 1968, visant à déposséder les clandestins salvadoriens des terres qu’ils occupaient. C’était là une stratégie des grands propriétaires terriens honduriens, désireux de détourner l’attention de la protestation paysanne contre l’inégalité croissante dans la répartition des terres vers les immigrés. Et à mesure que les élections de 1970 approchaient, les expulsions de clandestins se multiplièrent. Des mesures bien mal perçues de l’autre côté de la frontière.

Tensions économiques et crispations diplomatiques

Des tensions économiques avaient également surgi entre les deux pays. Le marché commun centraméricain, fondé sous l’impulsion des États-Unis en 1960, était vu au Honduras comme un cadeau fait au Salvador, plus industrialisé. Les Honduriens avaient le sentiment d’être colonisés économiquement par leur voisin. 70% des produits manufacturés au Honduras provenaient ainsi du Salvador. Une situation là aussi exploitée par le pouvoir pour dénoncer l’emprise salvadorienne.

Il faut ajouter à cela des crispations diplomatiques, liées à l’affaire des « Sleeping Beauties » (« Belles au bois dormant »). En mai 1967, Antonio Martinez Argueta, ami du Général Arellano, était arrêté par l’armée salvadorienne. Une sorte de réponse aux atteintes portées aux immigrés salvadoriens au Honduras. Début juin, quatre camions militaires salvadoriens étaient arrêtés en territoire hondurien. Seule l’intervention l’année suivante des États-Unis permit la libération des soldats salvadoriens. Mais autant dire qu’en juin 1969, au moment d’aborder cette confrontation décisive dans le cadre des qualifications pour la Coupe du monde 1970, la situation était déjà très tendue entre les deux pays.

Atmosphère houleuse

Dans ce contexte, le Salvador et le Honduras se disputaient une place en barrage dans la zone CONCACAF. Le match aller avait lieu le 8 juin 1969 à Tegucigalpa. La capitale hondurienne était alors le théâtre d’une grève d’enseignants, lesquels avaient parsemés certaines rues de clous en guise de protestation. Le bus salvadorien en eut les pneus crevés. Autre incident, la nuit précédent la rencontre, les joueurs salvadoriens furent perturbés par le bruit incessant des supporters locaux, qui lançaient des pierres sur les fenêtres, faisaient exploser des pétards, criaient, chantaient… Pas dans les meilleures conditions pour disputer un match de football, le Salvador s’inclina (1-0) face aux Patea Ticos, sur un but de Roberto Cardona à la dernière minute.

Un revers vécu comme un drame national au pays, et qui a entraîné le suicide d’une jeune supportrice. Amelia Bolanios (18 ans), qui n’a « pas supporté que sa patrie soit mise à genoux » d’après le quotidien El Nacional, s’est tirée une balle dans le cœur. Elle eut droit à des obsèques nationales, retransmises à la télévision, en présence du gouvernement et de la sélection nationale. Déjà à ce stade, il n’était plus uniquement question de football.

En représailles des incidents de l’aller, les joueurs honduriens connurent eux aussi une nuit agitée la veille du match retour, prévu le 15 juin à l’Estadio de la Flor Blanca de San Salvador. L’atmosphère était exécrable. Les Honduriens furent escortés au stade dans des véhicules blindés. Des militaires étaient présents tout autour de la pelouse, empêchant un lynchage. L’hymne hondurien fut conspué, tandis que le drapeau visiteur, brûlé, fut remplacé par un torchon. Dans ces conditions, le match fut à sens unique, et le Salvador s’imposa largement (3-0) dans un stade en fusion. Le sélectionneur du Honduras, Mario Griffin, déclara après la rencontre « être terriblement chanceux d’avoir perdu ».

La tension était à son paroxysme, d’autant qu’autour du stade, les supporters honduriens étaient pris à partie par des fans salvadoriens. Bilan : deux morts, de nombreux blessés, et 150 voitures honduriennes brûlées. Quelques heures plus tard, la frontière entre les deux pays fut fermée. En représailles, les immigrés salvadoriens étaient visés par la population hondurienne. Les médias de chaque pays ne faisaient qu’attiser la haine.

« Guerre du football »

La règle du but à l’extérieur n’étant alors pas encore en vigueur, il fallait disputer un match d’appui pour déterminer qui se qualifierait pour les barrages. En prévention de tout incident, la rencontre se disputait à Mexico, le 27 juin. Honduriens et Salvadoriens avaient été placés à chaque extrémité de l’Estadio Azteca, 5 000 policiers mexicains armés de matraques les séparant. Dans un match accroché, le Salvador prit finalement le dessus, l’emportant 2-3 après prolongations. Par la suite, la sélection salvadorienne allait décrocher son billet pour la Coupe du Monde mexicaine, venant à bout d’Haïti à nouveau à l’issue d’un match d’appui. Mais le football n’était plus que secondaire.

Après la belle, les incidents se multiplièrent à la frontière. Le 4 juillet, les relations diplomatiques entre les deux pays étaient rompues. Dix jours plus tard, l’armée salvadorienne lançait une offensive aérienne contre l’aéroport de Tegucigalpa. C’était le début de la « guerre du football », aussi connue sous le nom de « guerre de cent heures ». Car elle ne dura que quatre jours, l’intervention de l’Organisation des États américains menant au retrait des troupes du Salvador. Le conflit s’achevait sur un statu quo.

Si elle fut de courte durée, cette guerre fit néanmoins 2 000 morts dans chaque camp, tandis que 50 000 personnes ont été déplacées. De nombreux villages ont été détruits. Les hostilités avaient cessé, mais le conflit ne prit réellement fin qu’en 1980, lorsqu’un traité de paix fut signé. Le marché commun centraméricain fut en outre suspendu pendant 22 ans.

Le football, bien plus qu’un simple divertissement

Le football n’a été au final qu’un prétexte de plus au déclenchement du conflit. Mais il a contribué, parce qu’il sollicite la fibre patriotique, fait appel à la fierté nationale et cristallise les rivalités régionales, à attiser les tensions préexistantes. La « guerre du football » montre que le foot est bien plus qu’un jeu. Aujourd’hui tout particulièrement, alors qu’il représente des enjeux économiques, politiques et sociaux considérables. Il est aujourd’hui un élément central, traversé par les revendications et les tensions ayant cours dans la société. On voit par exemple la Palestine s’appuyer sur sa sélection de football, reconnue par la FIFA, pour revendiquer la création d’un État propre. Il convient de dépasser la vision romantique qui fait du football un simple divertissement, afin de prendre la pleine mesure de ses implications.

Pour en savoir plus, le livre référence sur le sujet : The Soccer War, de Ryszard Kapuscinski.

www.aworldoffootball.com